Pierre Fréor


Pierre Fréor a été le témoin patient et méticuleux de la vie en Pays de Retz durant la plus grande partie du XXe siècle. Son œuvre est un témoignage précieux d’un pays dont il a contribué à écrire l’histoire.


L’enfance de Pierre Fréor

« Je naquis le 13 décembre 1896 à Lorient dans un meublé de la rue du Morbihan » mais son enfance a été bercée par l’activité maritime des petits ports de Boiseau. En effet, au bas du coteau de son village, un bras de Loire de trente mètres de large (aujourd’hui comblé) permettait aux petites embarcations de naviguer en toute sécurité jusqu’à Port Lavigne en Bouguenais.
En toute saison le port de Boiseau et sa cale sont un lieu de rencontre entre les habitants. Il accompagne son père dès son plus jeune âge et assiste à la pêche aux aloses avec les vieilles toues à balancier et participe à la pêche aux civelles, l’hiver, avec un tamis en grillage pour garde-manger. Ces distractions procurent aux habitants une nourriture bon marché. Les civelles sont aujourd’hui rares et chères. Elles étaient si abondantes autrefois que le surplus était donné pour nourrir les poules. L’été on pêchait à la ligne ou à la " Biguenée " les anguilles cachées dans la vase.
Une plage naturelle de sable fin, près du Port Navalo servait à la baignade en famille. Enfin, vers la fin de l’été, les herbagers sur leurs toues couplées deux à deux, venaient décharger, sur la cale, les piles de roux et les mulons de foin. Après quelques jours de séchage, les javelles de roux et le foin étaient chargées dans des charrettes tirées par des bœufs ou un cheval pour être acheminés dans les fermes des environs. C’était alors le va-et-vient des convois, à travers le village, jusqu’à la tombée du jour. Les habitants, assis sur un banc, devant leur maison, devisaient de tout et de rien avec les voisins, tout en regardant ce défilé comme au spectacle.
Pierre Fréor a aussi vécu les grandes crues qui, chaque hiver, inondaient les habitations situées en contrebas de son village obligeant les habitants à monter le mobilier à l’étage. Il a vu les ouvriers se rendre en plates et en toues à l’arsenal d’Indret, alors que la chaussée était recouverte pendant plusieurs semaines. Il a passé d’agréables moments en observant les compétitions qui opposaient les pêcheurs locaux dans les régates organisées à Basse-Indre ou au Pellerin. Adulte, il connaissait tous les pêcheurs de la rivière et du Lac de Grandlieu

Ses débuts dans la photographie

Pierre a eu la chance de naître à une époque charnière de l’évolution du monde rural. Proche d’Indret, il côtoie le monde industriel alors que le reste du Pays de Retz demeure avec ses traditions ancestrales.
Il va ainsi assister à la révolution technologique avec l’arrivée des premiers engins à moteurs, voir les débuts de l’aviation, du cinéma avec ses projectionnistes ambulants, de la " fée électricité " qui vont progressivement transformer la vie et les paysages de toute cette région.
Il fait la découverte de la photographie en lisant un article dans le journal de son père : Le phare de la Loire. En 1910, il est reçu à son certificat d’études. Il se distingue de ses camarades car il préfère comme récompense un appareil photo au traditionnel vélo. Il fera l’achat d’un appareil " Foolding " 9x12 et d’un pied télescopique.
Ce nouveau moyen performant va lui permettre de démarrer cette très riche collection de plaques de verre en immortalisant les pêcheurs et pêcheuses de civelles à la cale de Boiseau. Ce qui n’était qu’un loisir va rapidement devenir un complément de ressources. « Aucun photographe n’existait dans les environs en dehors de Nantes. Ainsi, des clients se présentaient-ils parfois à la maison pour être " pris en portrait " ... Lorsque le cliché était sec, c’est aussi chez grand-mère que je procédais à mes tirages sur cartes postales que je vendais 35 sous les six et 3 francs la douzaine. Ce qu’elle a pu être patiente, grand-mère, pour supporter tout ce tracas que je lui faisais subir pendant toutes mes opérations de tirages ».
A la belle saison, les clients sont plus nombreux. Lors des vendanges ou des battages, les fermes des environs invitent Pierre Fréor à venir photographier les équipes de travailleurs. Sa réputation se répand et, compte tenu de ses horaires de travail comme apprenti tourneur, il ne peut satisfaire seul sa clientèle.

Le photographe du quotidien

Après son apprentissage, il passe ouvrier. Puis il effectue son service militaire dans l’aviation. Là encore muni de son éternel outil, il photographie les camarades de la base et les avions. Il aime tout ce qui concerne l’aéronautique.
Maneyrol, le jeune aviateur de Frossay, était pour lui un héros. Son plus grand regret de photographe a été de ne pouvoir saisir le frêle aéroplane survolant la Loire lors d’un meeting au Pellerin en 1913. Ce jour là, la luminosité était insuffisante pour son modeste appareil.
De retour à la vie civile, il épouse une demoiselle Jaunâtre avec laquelle il aura trois enfants. En 1921, il installe son premier studio dans une dépendance de la maison qu’il habite à Boiseau. La clientèle augmente régulièrement, notamment dans les villages éloignés. Il doit se résoudre à acheter une bicyclette bien qu’il n’aime pas ce genre de moyen de locomotion car les crevaisons sont fréquentes en raison des " cabosses " des sabots .
Les photos de groupe pour les mariages nécessitent l’emploi d’une estrade qu’il ne peut transporter à vélo. En 1926, il fait l’achat d’une automobile, une " Quadriette Peugeot ", qui va lui permettre d’emporter un matériel de plus en plus conséquent. Il va ainsi parcourir le Pays de Retz et nous rapporter ces scènes d’un autre âge puisées au cœur de la campagne.
Sa curiosité et son contact chaleureux avec les gens lui permettent d’accéder partout. Il connaît tout le monde et obtient de ses clients qu’ils posent pour lui dans leur façon de vivre au quotidien. « Mon p’tit gars, me disait-il, dans ce pays on obtient ce qu’on veut des gens quand on accepte de les accompagner à la cave ».
Au début des années 1940, avec ses premières économies, il achète un terrain au bord de la mer au Cormier. Il y construira sa maison de vacances et assistera à l’essor des stations balnéaires de la côte de Jade avec l’arrivée des touristes ouvriers et leurs premiers congés payés. C’est ainsi qu’il nous a légué ces scènes de labours et autres vieux métiers, ces images des bords de Loire, de la Côte de Jade ou du lac de Grandlieu, des cérémonies religieuses, des fêtes, des kermesses, de même que ces portraits de femmes en coiffe.

Photographe professionnel pendant la guerre 39-45

En 1943,il est licencié de l’arsenal par les Allemands. Ses absences répétées, pour satisfaire sa clientèle en photographie, sont si nombreuses qu’il devra faire trois mois de travail supplémentaire pour épurer son retard à Indret.
Ce licenciement providentiel va lui permettre de s’installer définitivement comme photographe au numéro 8 de la rue d’Indret. Il aménage son studio à l’étage de la maison car il y avait un bon éclairage. Au début de la guerre de nouveaux clients viennent régulièrement se faire prendre en photo pour envoyer à leurs familles : ce sont des Annamites. Ces Indochinois sont mobilisés par la France pour renforcer l’effectif de l’arsenal d’Indret dont une partie des ouvriers est affectée à la défense du pays. Ils vivent misérablement dans deux camps de fortunes aménagés à Boiseau, l’un dans la carrière désaffectée de la Briandière et l’autre à la Cruaudière.
Durant cette période il eut aussi une autre activité moins connue, c’est celle de photographier les accidents pour les constats de la gendarmerie du Pellerin.

Le photographe et le peintre

Son commerce devenu florissant, il ne peut consacrer son temps à l’iconographie du patrimoine, mais il accumule les clichés sur les photos scolaires, les mariages, les fêtes locales, autant de documents qui présentent un intérêt pour l’étude du costume à travers les époques.
On ne peut terminer cet hommage à Pierre Fréor dans sa période photo sans parler de son ami Edmond Bertreux. Le peintre venait régulièrement chez sa grand-mère à Boiseau. Ayant quinze ans de moins, il considérait son ami photographe comme un grand frère. Pierre, de son côté, s’intéressait à ce gamin maigrichon qui parcourait les environs avec son crayon et du papier, dessinant sur le vif ce qu’il voyait. Leur amour pour le Pays de Retz fortifia leur amitié entrecoupée de fréquentes disputes suivies de réconciliations rapides.
Pierre était curieux de tout et s’intéressait aux nouvelles technologies, Edmond avait un côté plus à contre-courant qu’il arborait jusque dans sa tenue vestimentaire. Les deux hommes ont entretenu une complicité pendant plus d’un demi-siècle, qui s’est traduite par une émulation dans leurs travaux. On les croisait fréquemment ensemble dans une église, une vieille chapelle, un château ou dans une barque de pêche sur le lac de Grandlieu, cueillant au passage des " macres " (châtaignes d’eau).
Pierre avait son appareil photo en " batterie " tandis qu’Edmond crayonnait ses esquisses sur un cahier en vue de nouvelles toiles. Beaucoup de tableaux du peintre sont la reproduction de photos de Pierre Fréor. Dans leur correspondance, on retrouve souvent des demandes d’Edmond Bertreux pour des photos prises sur le vif de personnages exécutant des travaux. Toutes les églises, chapelles, moulins, calvaires ou châteaux du Pays de Retz ont été photographiés pour des commandes du peintre qui sont venues enrichir le fonds iconographique. Leurs égéries furent la mère Bézias, la pauvre femme du meunier du moulin de la Rochelle en Saint-Jean-de-Boiseau et la mère Bronais. Deux visages ridés et expressifs d’une vie rude d’un autre âge.

La période "histoire"

A partir du milieu des années 1950, Pierre Fréor prend sa retraite et laisse sa succession à son fils. Dès lors il va délaisser la photographie pour se consacrer à l’histoire. Il sera un collaborateur infatigable du Courrier de Paimboeuf à partir de 1948.
Il débute par les photographies d’actualités ( mariages et réunions) avec une brève légende. Son premier article dans ce journal concernera " le mystère des Hybrides " en 1952.
Sa bibliothèque ne contenait que des ouvrages d’histoire qu’il avait reliés lui-même. Il s’est passionné pour les événements tragiques des guerres de Vendée dans notre région, la seigneurie des Binet de Jasson, le Lac de Grandlieu, la seigneurie de Princé et les légendes ou traditions comme le Cheval Mallet.
En 1977 il publiera une monographie sur l’histoire de la commune de La Montagne. Il sera récompensé en 1979 du prix Alfred Gernoux par la Société Académique de Nantes pour sa participation, à travers ses articles, à diverses revues savantes.
Avec son ami Jean Mounès il rédigea l’ouvrage " Visages du Pays de Retz " qui est toujours utilisé par les organisateurs de rallyes. Ils seront tous deux membres fondateurs du musée des "Amis du Pays de Retz" à Bourgneuf.
Membre du souvenir vendéen, Pierre Fréor sera également l ’un des fondateurs, avec Emile Boutin, Dominique Pierrelée et Michel Lopez de la Société des historiens du Pays de Retz dont il sera le premier président en 1981. _ L’ensemble de ses écrits et publications historiques a été répertorié dans le bulletin numéro trois de cette société.

Parmi ses relations il y eut aussi Jean Brochard, l’acteur de théâtre et de cinéma, qui venait régulièrement dans sa maison " l’Entr-acte " à Saint-Jean-de-Boiseau.

Pierre Fréor s’est éteint le 18octobre 1983, mais le souvenir de l’homme amoureux de son terroir n’est pas tombé dans l’oubli. Longtemps encore les historiens utiliseront le fruit de l’importante documentation qu’il nous a laissée. L’exposition itinérante et le livre qui lui sont consacrés sont le témoignage des membres de la Société des Historiens du Pays de Retz.