La guinguette du "chat qui guette"


En 1900, Saint Jean de Boiseau avait une guinguette très réputée où toute la jeunesse se donnait rendez-vous le dimanche après-midi. Une attraction particulière avait lieu : un lâcher de ballon en papier gonflé à l’air chaud. Quel spectacle pour les enfants d’alors. Revivez ces moments d’émotion où deux ouvriers de l’arsenal d’Indret au son de leurs flon-flons distrayait la jeunesse et où un ancien clerc de notaire, devenu cultivateur puis débitant de boissons eut l’idée de créer cette attraction.


La buvette du "Chat qui Guette" et Pierre Delaunay :

Dès 1900, une buvette est construite en direction du bourg de Saint Jean de Boiseau, près du carrefour des « quatre routes » menant vers Boiseau, Indret et La Montagne.

Les témoins de cette époque nous ont assuré qu’à cette époque, de nombreux chats se promenaient dans le bois d’en face, de l’autre côté de la rue, le « bois des fous ». C’est en voyant ces chats que le propriétaire, Pierre Delaunay, imagina cette appellation du « Chat qui Guette » qui, plus tard, donnera le nom de la route.

Pierre Delaunay est né le 21 avril 1860 dans notre commune. Lors de son mariage, 27 ans plus tard, il exerce la profession de clerc de notaire mais en 1896, il se retrouve « débitant de vins » et ... cultivateur. Propriétaire de la buvette, il l’est également du terrain situé de l’autre côté de la route. Il y construira une guinguette entre les actuels numéros 4 et 6 de la route du Chat qui Guette. Si les premiers témoignages font état d’« un grand hangar au sol de terre battue », un autre témoignage de cette époque nous la décrit ainsi montrant qu’un bâtiment plus moderne avait succédé à l’ancien : « Elle se tenait de l’autre côté du ruisseau. On pouvait accéder à la guinguette en traversant le ruisseau sur un pont de bois. Ce pont de bois était fait de vieilles planches de chalands. Ou bien, on traversait le ruisseau un peu plus loin, sur des pierres, près du pont menant à La Montagne. C’était dans les bois, assez ombragé. Les côtés de la guinguette étaient à claire voie. Il y avait un plancher. La toiture était faite d’ardoises. Elle mesurait approximativement quinze mètres sur six. Elle n’était pas très haute, environ quatre mètres. Il y avait de la verdure, une haie de fuschias en bordure, et sur le côté droit, une pelouse et un arbre au milieu ».

Elle attirait toute la jeunesse :

Ouverte le dimanche après-midi à la belle saison entre Pâques et septembre, elle faisait parfois l’objet d’une initiative peu courante.

Ainsi vers les 17 heures, un spectacle était offert : le lancement d’un ballon ! « Nous étions un groupe d’enfants qui assistait avec admiration à cette opération. Le patron Delaunay, dit "Le ballon" grimpait quelques marches taillées dans la carrière, et déployait un grand tube de papier mince au bout duquel était fixée une boîte de fer blanc contenant l’’étoupe’ qu’il humectait d’alcool. La petite boîte était suspendue au dessous du tube. Delaunay allumait l’étoupe et l’on voyait alors le papier changer de forme, se gonfler, puis s’arrondir. Le vent le faisait osciller plus ou moins fortement, quelquefois beaucoup trop, alors le ballon flambait et le tou s’abattait dans le ’bois des fous’ ! Il n’y eut jamais d’incendie ! Puis les danses reprenaient ».

Polka, mazurka, scottishe, ballet de patineurs, paligourdine, quadrille, toutes ces danses s’exécutaient sur des airs connus selon les témoins. Selon leurs dires la grâce et la souplesse de certains danseurs ou danseuses avaient fortement contribué à la renommée du site. « Il existait une technique : la jeunesse apprenait à danser comme on apprend à conduire une voiture ou à contrôler le fonctionnement d’une machine Des leçons de danse étaient données par l’un des nombreux musiciens de La Montagne, tous ouvriers d’Indret, et "sonneurs" dans les mariages des environs. Cela se passait à leur domicile, lorsqu’ils avaient rassemblé les jeunes filles voisines, entraînées pour bien "mener les danseurs". Tout se passait dans la plus gaie et plus franche camaraderie ».

Les danses en vogue à l’époque :

La guinguette était avant tout un lieu de distraction et de danse. Les danses étaient dites « modernes », c’est-à-dire des danses en couple pour la plupart ou des quadrilles exécutés à deux couples face à face. Ces danses ont supplanté les danses plus anciennes à caractère régional et ce, dans toute la France, ainsi que très peu de danses « traditionnelles » anciennes, ayant totalement disparues ont pu être collectées dans le Pays de Retz. Bien sûr certaines d’entre elles ont été déformées de manière à ce qu’une scottische ou un quadrille ne se dansent pas de la même façon dans toutes les régions ; il y a des modes ou plutôt des styles.

Le « Quadrille des Lanciers » s’est dansé à St Jean de Boiseau. Cette danse pratiquée sous Napoléon III dans toute la France était à multiples figures, elle était donc essentiellement réservée aux initiés. Il est probable que les quadrilles dansés au « Chat qui guette » soient dérivés de celui-ci ( les noms des morceaux musicaux accompagnant le quadrille ne sont pas les mêmes, mais les figures peuvent être les mêmes).

Bien loin des danses « sociales des anciens », à caractère solennel et presque tribal ( les rondes anciennes réunissent toutes les générations ; chaque participant est un maillon de la chaîne et se trouve donc au même rang que les autres ), les danses de couples venues des pays étrangers ( souvent de l’Europe de l’Est ) via Paris et les salons à la mode, plus individualistes, annoncent déjà le monde moderne : polka, mazurka, valse, scottische ou quadrille ... autant de danses à trouver l’aisance, l’habileté de chacun. Ces danses étaient assez mal vues des anciens ( danses « kof à kof » en breton, c’est-à-dire « ventre à ventre » étaient la mifestation du diable, et donc bannies par la religion ) tout comme les danses anciennes n’étaient pas trop appréciées des jeunes. Dans les bals de campagne, on jouait alors une partie pour les anciens et une partie pour les jeunes. Les danses anciennes étaient des danses de « vieux » et tombaient en désuétude. Les costumes et tout le monde de vie ancestral ont subi le même sort. C’était le progrès accompagné du refus de tout ce qui s’était fait auparavant.

Musiques et musiciens :

lettrine l’instrument stéréotype de la guinguette est bien sûr l’accordéon souvent chromatique qui dérive dans le style « musette » bien loin des premiers accordéons diatoniques plus anciens.

Mais au « Chat qui Guette », les instruments étaient le violon et le cornet à piston. Ce couple se retrouve un peu partout à travers le Pays de Retz.

Pourquoi ces instruments ?

Le piston était un instrument de musique militaire donc utilisé dans les fanfares. Il est fréquent de trouver des instruments utilisés en fanfare pour accompagner les danses ( comme la clarinette ).

Le violon quant à lui était l’instrument roi du Pays de Retz, à une époque où ils étaient très populaires donc fabriqués en grande quantité à tel point qu’ils étaient vendus par des marchands ambulants ou sur catalogue. On pouvait même trouver des cordes chez l’épicier du coin.

De plus, le violon était assez bien vu puisque c’était l’instrument qu’il fallait pour animer un bal de mariage qui fasse « riche », à une époque où il fallait montrer son rang social. Le violoneux avait d’ailleurs toujours sa place sur la photo de mariage.

Chez les gens de condition plus modeste, dans le Pays de Retz, on avait la veuze, cette cornemuse propre à la Loire-Atlantique qui a failli disparaître totalement. A St Jean de Boiseau, elle a laissé son empreinte grâce à la danse qui porte son nom et qui était l’incontournable des bals de noce.

Le violoneux qui laissa à cette époque le plus de souvenirs dans l’histoire de cette guinguette fut sans doute Marcel Denaud. Né à Boiseau, le 20 décembre 1886, Marcel Denaud est le premier enfant de Louis Denaud, sabotier et de Anne-Marie Charpentier. Tout d’abord apprenti sabotier, il exerce la profession de chaudronnier à l’usine de constructions navales d’Indret. Il épouse civilement le 7 août 1916 à la mairie de La Montagne, Germaine Portal de 13 ans sa cadette, fille du forgeron Jules Portal. « Sa femme l’accompagnait, elle ramassait l’argent exigé aux danseurs ... Et la femme de l’un des musiciens venait un peu avant la fin de la danse percevoir à chaque cavalier les deux sous exigés ».

Marcel Denaud est à l’origine de la cration du groupe folklorique « Sant Yann ». Egalement artiste peintre comme son oncle maternel, il signe en 1956 le grand tableau central - Saint Jean Baptiste prêchant au bord du Jourdain - recouvrant la fenêtre murée du choeur de l’église. Il décède à St Jean de Boiseau en 1966 dans sa 80ème annnée. Son père, Louis Denaud, « joueur de piston » est le deuxième musicien dont les boiséens d’aujourd’hui se souviennent. Domicilié à Boiseau, il meurt en 1914 à l’âge de 56 ans.

Le déclin :

Peu à peu dans les années 20, les principaux animateurs de cette guinguette disparaissent. Le violonneux Marcel Denaud, sa femme et leur fille Gisèle, ont quitté le canton du Pellerin. Ils n’y sont plus domiciliés. Son emploi à l’établissement d’Indret l’amène à de nombreux déplacements.

Le propriétaire des lieux, Pierre Delaunay, décède à l’âge de 62 ans, le 3 décembre 1922 en sa demeure du « Chat qui Guette ». L’attraction du lâcher de ballon par le cabaretier et tant attendue chaque dimanche après-midi par les enfants cesse. Durant quelques années, sa femme, Anna Gouy, lui succède. Puis leur gendre Léon Duchêne, époux de leur unique fille Anna, agent tecnique également à Indret, quitte lui aussi ce canton du Pellerin. Il part également quelques années en déplacement, accompagné de sa femme et de leur fille unique Léone.

Vers 1931, la buvette du « Chat qui Guette » est tenue par Gabrielle Gouy, nièce du défunt Pierre Delaunay. Le retour à Boiseau du musicien Marcel Denaud ne semble pas ranimer l’ambiance festive de la guinguette.

« La fermeture était dans les années 30, bien avant la seconde guerre. J’avais 5 ans à la fin de la guinguette nous raconte un témoin. Je ne me rappelle pas avoir vu danser. Vétuste, la guinguette de Boiseau fut détruite en 1945 après la seconde guerre. C’était une ruine qui s’écroulait ... ».

Que reste-t-il de ces années ?

« Le petit pont de bois est encore visible. Il se trouve juste sous le pont de pierre qui permet d’entrer dans ma propriété. La trace du puits est encore visible sur la pelouse de mon jardin » témoigne l’actuelle propriétaire des lieux. « Des pièces de monnaie de toutes nationalités découvertes dans le " Bois des Fous " témoignent de la présence de nombreux marins de cette époque » évoque un autre témoin.