Un barbier au milieu du XXème siècle


Pour ne pas écorner la semaine, il n’y avait pas trop de six journées de travail, nous allions mon père et moi, nous faire couper les cheveux, le dimanche matin, chez le coiffeur Daguze au Pellerin.

Exceptionnellement, au lieu de la Grand-Messe, j’allais à la messe basse de 7 heures. Après une rapide toilette, à la pompe, mon père se rasait. Il utilisait de l’eau de gouttière plus propice au savonnage, après l’avoir fait tiédir dans une casserole, sur le feu de bois du foyer. Sur un coin de table, debout, devant un mauvais miroir, à côté de la porte toujours ouverte, donnant dans la cour, mon père se savonnait en frottant alternativement un bâtonnet de savon cylindrique, sa barbe de huit jours. Sentencieusement, ma mère qui avait été témoin du rasage de son frère, le poilu de 14-18, disait : " une barbe bien savonnée est à moitié rasée".


Après un va-et-vient rapide sur le cuir pour lui donner du tranchant, le coupe-choux était prêt à entrer en action. Le savon et les poils de la barbe, produit du rasage, étaient essuyés sur un morceau de journal, sur le coin de la table, puis jetés au feu.

Pour mes premières barbes, je m’étais servi du rasoir de mon père, mais rapidement, signe de virilité, j’achetai en bas des marches du passage Pommeraye, à Nantes, un coupe-choux personnel avec son cuir et un blaireau. J’utilisais cet instrument barbare qui rectifiait la peau d’un jeune homme boutonneux et parfois y faisait des entailles. Pour arrêter le sang on appliquait sur la blessure, un petit morceau de papier à cigarettes, servant à les rouler.

Pendant toute la durée de la guerre, mon père utilisait un petit miroir ovale dont le volet servait de pied support. Pendant mon séjour en Allemagne, 24 ans après, je me suis servi de ce même miroir portatif.

Une fois mon père rasé, on partait à bicyclette au Pellerin, chez le coiffeur qui officiait place de la mairie. Il y avait une enseigne constituée d’une boule métallique, suspendue en hauteur à un crochet, au dessus de la porte d’entrée, de laquelle pendait une longue mèche de crin, symbole du corporatisme de cette profession. Souvent, hélas, lors du 14 juillet, des jeunes s’amusaient en mettant le feu à la mèche, au risque de provoquer un incendie.

A l’intérieur du salon, on s’asseyait sur un banc en attendant son tour, car il y avait beaucoup de monde, la plupart pour se faire raser, avec une barbe de la semaine. Adossés à une mystérieuse cloison, l’envers était sans doute moins reluisant que la façade, deux lavabos avec fauteuils de bois et appui-pieds en fonte noire, ajourée, portant le nom du fabricant (beaucoup de clients étaient en sabots, ce qui explique la forme du marchepieds). Sur les tablettes supportant les lavabos, trônaient des piles de serviettes blanches soigneusement pliées et rangées en quinconce.

Chaque nouveau client prenait place devant un lavabo. La femme du coiffeur, en blouse blanche, lui passait une serviette propre, autour du cou et lui savonnait la barbe. Elle faisait mousser avec son blaireau, dans un auget métallique, un mélange d’eau et de poudre de savon avant d’en enduire, consciencieusement, la figure du patient. Celui-ci, sans changer de place, se trouvait ensuite entre les mains du coiffeur. Ce dernier, en veste blanche, officiait avec un coupe-choux, après l’avoir passé sur le cuir dans un mouvement rapide de va-et-vient. La barbe crissait sous le rasoir que le coiffeur essuyait sur une coupelle de caoutchouc. L’artisan était très adroit et aucune estafilade n’entachait le visage. Le rasage terminé, sur un autre lavabo fixé sur le mur de droite, avec la serviette autour du cou, le client s’ébrouait à l’eau froide pour éliminer les restes de savon sur sa figure. Le service d’eau n’existait pas, il fallait sans doute avoir une réserve importante.

Quelques fois M Soulard qui habitait le Pellerin, avocat au barreau de Nantes et qui devait prendre l’abeille de 10 heures, entrait et ouvrait son mouchoir sans le déplier, pour que la femme du coiffeur le lui parfume. Jusqu’à 12 ans, je faisais la raie du côté gauche, puis après, peut-être était-ce la mode, je ramenais tous mes cheveux en arrière, à l’embusqué. C’était sûrement plus simple et plus pratique.

Le barbier se rendait aussi au domicile des gens invalides ou pour la dernière barbe d’un défunt. Ce dernier devait se présenter à Dieu à son avantage, toilette faite et dans sa plus belle chemise de lin.

De nos jours, j’interrogeais mon coiffeur. Alors jamais de barbe ? Non ! Le coupe-choux est seulement utilisé pour la coupe des cheveux au rasoir. Ce dernier, électrique ou mécanique a eu raison du barbier, alors qu’il y a longtemps, celui-ci était accessoirement chirurgien, voire un personnage important, tel celui de Louis XI.

Témoignage d’un Boiséen