On appelait localement « courtines » les nattes de roseaux entrelacés pour former des tapis, des tentures de dimensions très variables. La fabrication de ces pièces, véritable spécialité Boiséenne, fut totalement abandonnée au début de la première Guerre Mondiale. Elle connut son apogée à l’époque où les armateurs nantais étaient très demandeurs de sparteries (ouvrages de fibres végétales entrelacées) pour tapisser les coques de navires en bois, peu étanches et protéger ainsi de l’humidité les denrées périssables. Cette demande importante n’a pu être satisfaite que par l’augmentation des roselières dans la vallée de l’estuaire de la Loire. Cette extension des zones humides et marécageuses fut possible grâce aux atterrissements.


Courtine {PNG}

Ses différents usages

Outre cette fonction à bord des navires nantais, les courtines avaient également des usages domestiques :

  • Tapisserie des murs humides et des fonds de meubles
  • Protection des lits contre la poussière et la suie des cheminées
  • Garnitures des fenêtres comme pare-soleil ou comme rideaux
  • Couverture des sols de terre battue
  • Assurer la protection des greniers à sel ou à blé
  • Faire de grossières couchettes
  • Protéger contre le retour des cendres de cheminée dans l’habitation
  • En outre, elles pouvaient avoir occasionnellement des fonctions décoratives (panneaux de porte, éléments décoratifs sur les murs etc.). c’étaient généralement les plus grandes qui assuraient cette fonction.

Exemple de courtine destinée à la décoration {PNG}

Ses origines

Les plus anciens documents retrouvés concernant cette fabrication remontent au XVII° siècle. Plus tard, en 1707 on retrouve ainsi « on confie le travail des plantations dans la Loyre aux spécialistes de St Jean de Bouguenais » (St Jean de Bouguenais était le nom que portait la localité avant la Révolution).

Rares sont les personnes qui se souviennent d’ancêtres qui auraient « courtiné ». La tradition orale prétend toutefois que « C’est un marin de la paroisse qui, à travers ses lointains périples sur les mers du globe aurait vu et acquis, au contact des peuplades d’un autre continent, la méthode de réalisation des nattes. La retraite venue, dans son village, au bord de la rivière, il se mit à courtiner pour son usage personnel. Devant la qualité du travail obtenu et l’usage qu’il en faisait, ses voisins le sollicitèrent pour qu’il les initie à cette fabrication. Alors se répandit dans le village la technique des courtines. D’abord destiné à un usage domestique, on ne sait par quel hasard ce produit a intéressé les armateurs nantais. Ils achetèrent en grandes quantités et à bon prix la production locale pour emballer les marchandises à bord de leurs navires. Devant la demande et le profit, presque toute la paroisse se mit à tresser le roseau pendant les longues journées d’hiver ».

Et c’est ainsi qu’au cours des soirées, des familles entières, femmes, enfants, grands-parents se retrouvaient pour courtiner. Pour se donner du cœur à l’ouvrage, on composait des chansons pas toujours flatteuses pour les personnages mis en cause. C’était le rôle du « veillou » sorte de conteur du village. C’est dans ces pièces, souvent éclairées par un simple feu de cheminée, que se déroulait cette lucrative activité qui fit bien des envieux dans les localités avoisinantes.

Des jaloux, il y en eut énormément et les rixes furent nombreuses car St Jean jouissait d’un véritable monopole dans la région. Eux seuls réalisaient ces nattes qui furent tant prisées et qui furent d’un apport financier très important.

On a estimé que durant les années où les récoltes de roseaux furent abondantes, la production devait se situer entre 70 et 80 000 paquets de 6 nattes. Les paquets étaient, en effet, composés de 6 courtines. La taille de celles-ci était voisine de 1 m² mais nombreuses furent celles dont la surface doublait voire triplait par rapport à la norme. Les prix fluctuaient en fonction de la demande mais oscillaient entre 45 centimes et 1 franc le paquet. Elles ont été au temps de la gloire de la marine à voile à valoir jusqu’à 2 et parfois même 3 francs. Cette production était donc une source de revenus importante pour la population car elle ne demandait aucune compétence particulière.

Madame Bertet à qui nous devons ces photos de courtines et de courtineuses

La technique employée :

  • 1 - La plantation du roseau :

Les atterrissements que nous avons évoqués plus haut permirent une forte augmentation des surfaces aptes à la plantation de la matière première nécessaire à cet ouvrage. Des accords furent passés entre la communauté nantaise qui détenait par ordonnance royale la propriété de ces nouvelles terres, les propriétaires des îles existantes en Loire et les « courtineux ».

La plantation se réalise lorsque le niveau de l’eau est au plus bas. Les hommes sont chaussés de gros sabots sur lesquels sont cloutés de longues jambières en grosse toile. Ils piquent une à une les jeunes pousses de végétaux dans la boue.

Il faut alors compter de 3 à 5 ans pour obtenir des roseaux d’une taille utilisable si les jeunes pousses ne sont pas broutées par les bovins qui paccagent à proximité.

  • 2 - La coupe :

Elle a lieu en automne, pendant les mois de septembre et d’octobre, après les foins. Toujours chaussés de leurs sabots à jambières, les hommes coupent dans l’eau jusqu’à mi-jambes les roseaux à l’aide d’une faucille spéciale. Un autre groupe ramasse alors les roseaux abattus flottant et les hissent sur sur la partie non inondable. Les roseaux sont alors mis en bottes, puis liés en tête et pied par de jeunes pousses torsadées. Les paquets ainsi constitués se nomment javelles et sont rassemblés en faisceaux formant de grands cônes de près de 3 mètres de haut.

Javelles disposées en bordure de Loire

  • 3 - La fabrication proprement dite :

Une fois transportés dans les locaux où ils seront transformés les roseaux sont triés. Les meilleurs servant naturellement à la fabrication des courtines, la qualité moindre sera affectée à la couverture de certains bâtiments. Quant aux résidus, ils serviront tout simplement à faire du fumier.

1ère opération : Obier

Cela consiste tout simplement à couper les tiges de la longueur nécessaire à la réalisation de la natte. Ce sont généralement les enfants (assis au milieu de la pièce sur le sol en terre battue) qui sont chargés de cette fonction. Les résidus seront alors mis à pourrir ... dans la rue devant la porte de la maison. Cette situation sera en grande partie responsable de l’épidémie de choléra qui sévit particulièrement dans notre commune en 1854.

2ème opération : Fendre

Le roseau obié, il faut le fendre sur toute sa longueur. On utilise à cette fin une "fendouère". Il s’agit d’une lame d’acier triangulaire, courte et effilée, fixée sur un manche de bois (en fait l’ancêtre de notre cutter).

Les doigts protégés d’un « doigteau » et d’un « pouzereau », l’artisan doit couper, suivant une génératrice, le roseau en veillant bien à ne pas entailler la génératrice opposée.

3ème opération : Ouvrir

Dans une première phase, on se sert alors d’un "pouzier" pour ouvrir la tige. Il s’agit d’un tube métallique qui recouvre complètement le majeur de la main. Il est introduit dans l’une des extrémités du roseau, préalablement fendu, pour râcler l’intérieur de la tige afin d’éliminer le duvet verdâtre et passer les nœuds.

Dans la seconde phase, on aplatit avec un maillet la zone que l’outil vient d’écarter. On obtient alors une lamelle de roseau qui reste toutefois encore trop dure pour être utilisée correctement..

4ème opération : Torper

Il s’agit maintenant d’écraser les lamelles afin de les assouplir. C’est la condition sine qua none pour obtenir le matériau adéquat. Cette opération est généralement très appréciée des enfants. C’est en effet une "bonne partie de rigolade" pour eux. Les roseaux sont en effet disposés côte à côte sur le sol au beau milieu de la pièce. Chaussés de sabots, les enfants sautent alors sur ces végétaux. Les lamelles devenues souples par écrasement des fibres sont désormais prêtes pour la dernière phase de l’ouvrage.

5ème et dernière opération : courtiner

Cette dernière partie est plus spécialement réservée aux femmes. Il faut maintenant tresser la natte. Opération assez pénible puisque pour y parvenir, elles devaient rester de longues heures accroupies. Mais il faut croire que l’habitude est une seconde nature puisque certaines d’entre elles, tellement accoutumées à cette posture, prenaient leurs repas ainsi et réalisaient leurs travaux de couture ou de filature dans cette position.

Il s’agit désormais de réunir trois bandes de roseau croisées alternativement qui forment un dessin géométrique et de continuer ainsi jusqu’à ce que la natte obtienne les dimensions désirées. Le tressage terminé, les bords sont égalisés en retournant tous les morceaux qui dépassent. Il ne reste plus qu’à laisser sécher la natte qui va perdre sa couleur verte au profit d’une belle teinte jaune d’or.

Le déclin :

C’est à partir du milieu du XIX° siècle que le déclin de cette industrie apparaît. Le commerce triangulaire (il faut comprendre traite des noirs) pratiqué par Nantes cesse. La demande de courtines chute considérablement et la loi de l’offre et de la demande est implacable. Inexorablement la production va devoir suivre même si sur la fin, certains tentèrent de donner à ces nattes un usage domestique. Mais là aussi les besoins évoluent. Les plantations cesseront d’être renouvelées et seront laissées à l’abandon à la grande joie des bovins qui, friands de ces pousses, se chargeront de les faire presque disparaître du paysage.

Seul un club, aujourd’hui, est là pour nous rappeler ce nom de "courtines" et éviter que ce terme ne sombre définitivement dans l’oubli. Des membres de notre société, lors de certaines festivités locales, contribuent à maintenir le souvenir de cette activité qui apporta une ressource supplémentaire non négligeable et parfois fort jalousée à bon nombre de nos anciens.