L’école à St Jean de Boiseau

vendredi 2 mars 2012, par Jean-Luc Ricordeau


En 1698, Louis XIV, pressé par son entourage prit une mesure pour combattre l’avancée du protestantisme dans le pays. On lisait ainsi dans ce document : « Pour prévenir le retour de l’hérésie, il faut que l’on ouvre des écoles chrétiennes dans tous les bourgs qui en sont privés »


Un certain nombre de textes présentés ici sont extraits de « Vie de l’école de Saint-Jean de Boiseau » (de 1715 à nos jours) Edité en 1983 par l’Amicale Laïque de la commune

1 - Son origine :

En 1698, Louis XIV, pressé par son entourage prit une mesure pour combattre l’avancée du protestantisme dans le pays. On lisait ainsi dans ce document : « Pour prévenir le retour de l’hérésie, il faut que l’on ouvre des écoles chrétiennes dans tous les bourgs qui en sont privés » Parmi les moyens mis en oeuvre pour réaliser ces ouvertures, il autorisera les paroisses à s’imposer extraordinairement pour payer maîtres et maîtresses. Il fixera pour les premiers un salaire de 150 livres par an et pour les secondes une somme de ... 100 livres. Le haut clergé de l’époque saisit la balle au bond et fit en sorte que de nombreuses écoles puissent s’ouvrir partout où cela était possible. Il rechercha ainsi dans les paroisses des personnages qui étaient en mesure d’effectuer des dons pour accélérer le processus. Dans son château de la Hibaudière (situé à l’emplacement de l’actuel château d’Aux) Jeanne Bretagne, veuve de Jacques de Peillac, écuyer et conseiller au Présidial de Nantes arrivait sur la fin de ses jours. Très pieuse et ayant déjà effectué des dons à la paroisse telle cette grosse cloche dont elle fût la marraine en 1699, elle subit l’influence des prélats locaux qui surent la convaincre. Ainsi devait naître à St Jean la première école dont nous avons retrouvé la trace. Nous sommes alors en 1715.

2 - Son fonctionnement à l’origine :

Jeanne a donc « fondé à perpétuité une place de maîtresses de petites écoles charitables » qui sera tenue dans le bourg. Cette place doit être tenue par une femme. C’est une clause rédhibitoire car il est prévu dans ce document que « s’il ne se trouvait des maîtresses capables ou qui ne voulussent tenir ou exercer »cette fonction, l’ensemble de cette donation devait revenir au clergé local qui aurait à sa charge d’apporter une aide aux pauvres de la paroisse. Cette clause permettra en 1792 au clergé de devenir propriétaire des biens légués car il n’y avait plus de volontaires pour ce poste. Mais nous n’en sommes pas là. Cette première école était réservée aux filles de la paroisse, quelques pensionnaires de l’extérieur pouvaient toutefois en bénéficier. Marie Rivallan qui fut la première enseignante assurait les cours tous les jours (2 heures le matin et 2 autres l’après-midi) sauf les dimanches et jours de fête. Elle disposait également d’un jour par semaine qu’elle avait la faculté de réserver à son gré. Elle enseignait la lecture (latin et français), l’écriture, l’arithmétique et le catéchisme. Elle avait également l’obligation de « faire le chapelet publiquement toutes les fêtes et dimanches après vêpres dans l’église autant que le sieur prieur l’aura agréable ». Elle restait soumise au pouvoir du clergé local qui avait la faculté de la révoquer sans aucune formalité de justice s’il estimait qu’elle n’accomplissait pas correctement sa mission. Elle avait toutefois la possibilité de se pourvoir devant son évêque ou ses représentants. Ainsi, 45 ans seulement après cette création, Jeanne Marie Dondrun qui assumait cette fonction eut des démêlés avec le clergé local qui formulait - ainsi qu’un certain nombre d’habitants de St Jean - un certain nombre de reproches qui valurent à cette enseignante de quitter le poste qu’elle occupait. Ce n’est qu’en octobre 1761 que celle-ci accepta de partir et l’école resta alors un certain temps sans fonctionner, personne n’ayant été trouvé pour prendre la relève.

3 - Les bâtiments au XIX° siècle :

Une commission en 1874 sera chargée d’inspecter les locaux scolaires. Elle nous en a laissé un témoignage dont nous tirons les enseignements suivants : L’école de garçons est un bâtiment communal qui comprend des classes de 65 m² mais qui regroupe jusqu’à 85 élèves. Ces locaux sont très hauts sous plafond (3,80 m) et sont éclairés par de grandes fenêtres. Celles-ci donnent sur une cour de 135 m² disposant d’un préau, cette cour est consciencieusement entourée de murs suffisamment élevés pour que l’on ne puisse rien voir au-delà. Ces murs sont dans un état de délabrement très prononcé puisque 5 ans plus tard, ils devront être démolis pour être reconstruits. L’impression générale n’est pas très agréable, n’y trouve-t-on pas en effet des « lieux d’aisance très mal placés et dont la surveillance est difficile pour l’instituteur ». L’école de filles laisse une impression moins rebutante. Elle n’est pas propriété communale puisque les locaux sont loués à un particulier. Faut-il y voir là la raison pour laquelle les plafonds sont moins élevés ? (« seulement » 2,80m). La classe de dimensions similaires (61 m²) ne regroupera pas plus de 60 élèves. Une cour plus petite (41 m², y compris le préau) peut difficilement contenir les ébats des fillettes. Dans ces deux écoles, le mobilier scolaire est jugé notoirement insuffisant. L’impression de vétusté doit être suffisamment importante car cette commission prend la peine d’estimer la dépense nécessaire pour édifier des classes supplémentaires à l’école de garçons et envisage la construction d’une école de filles. C’est pourtant cette école de filles qui fut le déclencheur des faits qui amenèrent la construction d’un nouveau groupe de 3 classes qui sera inauguré en 1883. Les finances de la commune sont telles que pour une dépense prévue 48 510 F, l’état s’est engagé à apporter une aide de ... 45 000 F. Le comble de l’ironie, ce fut lorsque les comptes définitifs furent arrêtés de s’apercevoir que cette dépense ne s’était élevée - y compris l’ensemble des frais de mobiliers et de matériels - qu’à la somme de 45 190,20 F. La commune qui avait donc engagé le reliquat de 3 000 F se retrouvait ainsi en possession d’une somme qu’elle dut réinvestir ... ailleurs.

Aujourd’hui, près de 120 ans après, ce groupe est toujours en fonction et reste plus agréable et plus fonctionnel que celui édifié en 1977 qui devrait être remplacé à brève échéance.

4 - Le legs Guillet

En ce milieu du XIX° siècle, alors que bien des hommes songent de plus en plus à assurer un enseignement digne de ce nom dans notre pays et alors que les lois dites "Jules Ferry" ne sont pas encore votées, un homme à St Jean va marquer de manière indélébile la vie scolaire dans notre commune. Sachant sa fin prochaine, il ne lui restait effectivement plus que 20 jours à vivre, il fit venir son notaire chez lui et pour donner plus de force aux décisions qu’il voulait prendre, il convoqua également comme témoins 2 membres du conseil municipal et 2 autres du conseil de fabrique. Il fit rédiger son testament dans lequel on s’aperçoit qu’il lègue la quasi-totalité de ses biens à la commune de St Jean pour : être employés pour l’instruction des enfants pauvres, garçons et filles de la commune de Saint Jean de Boiseau, en partie et le surplus pour venir en aide aux pauvres de cette commune Il s’appelait Jean-Baptiste Guillet. Ce legs dont le bénéfice durera plus d’un demi-siècle apporta un véritable ballon d’oxygène aux élus boiséens, il fut aussi, hélas, l’objet d’âpres disputes tant parmi les élus que parmi les héritiers de son épouse décédée avant lui. L’ensemble des biens légués fut estimé à 22 500 F, encore doit-on noter que cette estimation fut fort vraisemblablement sous-évaluée compte-tenu des acquisitions que cet homme avait effectuées du cours de son vivant. Même pour cette somme lorsque l’on sait ce que coûtera 25 ans plus tard la construction du groupe scolaire, on peut facilement imaginer les ressources nouvelles dont put bénéficier la commune. C’est en 1881 que les lois scolaires furent votées. Cette année-là, grâce au legs Guillet, 80 enfants furent admis gratuitement dans les écoles de notre commune, ce qui était vraiment exceptionnel pour une petite localité de 4000 habitants.

5 - Les repas avant la cantine

La cantine, à St Jean, ne sera créée qu’en 1925 mais des témoignages antérieurs nous sont parvenus : ... Garçons et filles emportaient donc un repas froid avec eux, soit dans leur cartable, soit dans un panier. Ce repas était souvent réduit à sa plus simple expression : quelques tartines de pain (pas toujours beurrées suivant l’"aisance" de la famille), une sardine à l’huile ou une saucisse, parfois un peu de charcuterie, un oeuf dur, un fruit voire un morceau de chocolat formaient l’ordinaire. Ce type de menu revenait en toutes saisons. Lorsqu’en hiver, le froid était trop important, il arrivait que le boucher offrit à l’enseignant quelques os. Ceux-ci étaient alors mis à tremper dans un récipient sur le vieux poêle qui chauffait péniblement la salle. C’était l’occasion d’avoir une soupe chaude qui permettait de réchauffer un tant soit peu nos jeunes élèves qui déjeunaient alors sous la préau en plein air. Encore ces derniers avaient-ils la "chance"de manger assis puisque les bancs du préau n’avaient été mis en place qu’en 1889.

6 - Quelques souvenirs :

Dans ces classes qui comportaient souvent plusieurs divisions, le maître revêtu de sa blouse grise écrivait chaque matin au tableau la date, ainsi qu’une phrase de morale ou d’instruction civique qu’il nous demandait d’apprendre par coeur. Dans ces bâtiments régnait alors une odeur de craie et d’encre violette. Ce liquide qui nous servait à écrire était fabriqué dans un litre d’eau que l’on mélangeait à de la poudre. Une distribution parcimonieuse était faite dans nos encriers de porcelaine blanche. Le matériel scolaire de l’écolier consistait en un porte-plume en bois, un crayon, une gomme, le tout trouvant refuge dans un plumier à coulisses en bois ou en papier goudronné sur lequel était collée une image. Dans la case du pupitre nous trouvions également une ardoise, un cahier, un buvard rose, un ou deux livres et les jeux pour la récréation : la toupie ou les osselets. Notre cartable allait du sac de toile pour les plus pauvres à la sacoche de cuir pour les autres. L’habillement par contre variait peu quelle que soit la saison, brodequins en cuir avec lacets, grosses chaussettes de laine montant jusqu’aux genoux, culotte courte pour les garçons, jupe ou robe pour les filles et la blouse de toile noire ou grise complétait la tenue écolière ... ... Parmi les images qui nous restent de cette époque, il ne faut pas oublier la traditionnelle photo de classe. Section par section, le photographe nous réunissait dans la cour devant l’école. Bien rangés par ordre de taille, les plus petits tenant l’ardoise indiquant l’année en cours, le maître à droite de ses élèves, nous écoutions les dernières recommandations du spécialiste. Celui-ci placé derrière son appareil à soufflet, introduisait la plaque sensible, se cachait la tête sous le drap noir situé à l’opposé de l’objectif et d’un geste de la main il nous faisait signe de ne plus bouger. Sortant de sa cachette, il actionnait une petite poire qui commandait la boîte mystérieuse. Le cliché était fait. Les années ont passé mais nous avons toujours plaisir à revoir ces images de notre jeunesse qui gardent à travers elles une montagne de souvenirs ... Le cahier d’une écolière en ... 1900

Anna Alliot, une écolière :

Je ne sais par quel heureux hasard le dernier cahier d’écolière de ma grand-mère a pu échapper à une opération de vide-grenier réalisée vars les années 50 ! Qu’elles qu’en soient les circonstances, je bénis le ciel qu’il en ait été ainsi. Je n’ai pas l’intention ici, de vous narrer page après page mais de vous révéler, au travers de quelques dictées, une manière de vivre et de penser qui n’est plus ( hélas, diront certains ; désuet ! diront d’autres ) de mise aujourd’hui.

Ma grand-mère maternelle, Anna Alliot est née le 26 juin 1886 au Vieux-Four en St Jean de Boiseau. Le 15 mai 1905, à 19 ans, elle épousa Toussaint Bertet de 9 ans, son aîné ; elle donna la vie à un fils Gabriel, décédé en 1942 et à une fille, Jeanne, ma mère ; elle quitta ce monde de 5 janvier 1952 des suites, comme on a pris l’habitude de le dire pudiquement, d’une longue maladie.

Ce cahier, son dernier cahier d’écolière, a été rempli du mardi 15 mai au lundi 25 juin 1900, l’année de son certificat d’études primaires. Je ne m’attarderai pas sur la qualité de l’écriture, où pleins et déliés étaient de rigueur, mais plutôt sur les thèmes des dictées et sur la façon de faire passer le message d’une certaine manière de vivre.

Exemples de dictées :

Mardi 15 mai 1900 :

Tout travail sert à la patrie

La patrie vit du concours et du travail de ses enfants et, dans la mécanique de la société, il n’y a pas de ressort inutile entre le ministre qui gouverne l’Etat et l’artisan qui contribue à sa prospérité par le travail de ses mains ; il n’y a qu’une différence, c’est que la fonction de l’un est plus importante que celle de l’autre ; mais à les bien remplir, le mérite moral est le même. Quelle que soit notre carrière, elle nous donne une mission, des devoirs, une certaine somme de biens à remplir. Jouffroy

Mercredi 16 mai

Le grand-papa

Malgré les infirmités de la vieillesse, la grand-papa est gai ; il est bienveillant et aimable. On ne s’ennuie jamais avec lui ; il n’est pas ennemi du jeu, au contraire. Nul n’est plus heureux de voir la jeunesse joyeuse. " Amusez-vous bien, dit-il, à condition de bien travailler de même ". Et aux fêtes de famille, à la fête du village, c’est lui qui met la gaîté, le rire et l’entrain partout. Aussi, tout le monde l’aime, tout le monde le vénère. Quand vient son anniversaire, c’est à qui lui apportera le plus beau bouquet. Au nouvel an, c’est à qui viendra le premier lui souhaiter la bonne année. Partout où il va, ceux qui le rencontrent le saluent respectueusement. Souvent, on vient lui demander conseil. Il a pour chacun une bonne parole et de bons airs, car ses longues années lui ont donné bien de l’expérience, et ceux qui sont plus jeunes que lui ont confiance en son jugement ...

Vendredi 25 mai

Le budget de l’ouvrier

Vivre au jour le jour, sans rien prévoir, sans se rendre compte de rien et abandonner ainsi son existence au hasard, ce n’est point agir en homme de sens. Rien n’est pourtant plus ordinaire. Beaucoup d’ouvriers seraient embarrassés pour dire au juste combien ils gagnent et combien ils dépensent chaque année. De là, de fréquents mécomptes, et souvent la difficulté de joindre, suivant l’expression vulgaire, les deux bouts. Une comptabilité rigoureuse, qui est évidemment indispensable dans les grands établissements est utile, pour mieux dire nécessaire, dans les modestes ménages, dans les petits ateliers. Il est donc important que l’ouvrier établisse son budget. Etablir son budget, c’est calculer d’avance quelles seront les ressources et les charges de l’année. Barreau

Mardi 29 mai

Moyens d’avoir toujours de l’argent dans sa poche

De ce temps où l’on se plaint que l’argent est rare, ce serait faire acte de bonté que d’indiquer aux personnes qui sont à court d’argent le moyen de pouvoir mieux garnir leur poche. Je veux donc leur enseigner le véritable secret de gagner de l’argent, la méthode infaillible pour remplir les bourses vides et la manière de les garder toujours pleines. Deux simples règles bien observées, en feront l’affaire. Voici la première : que la probité et le travail soient vos compagnons assidus. Et la seconde : dépensez par jour un sou de moins que votre bénéfice net. Par là, votre poche commencera bientôt à s’enfler et n’aura plus à crier jamais qu’elle est vide ; vous ne serez pas maltraités comme des créanciers, pressés par la misère, rongés par la faim, glacés par la nudité. Franklin

Mercredi 30 mai

Ce que c’est que la science

Tu es né un certain jour dans un monde que tu ne connais pas. Tu ignores d’où tu viens et où tu vas. Tu ne sais ni comment le blé germe, ni pourquoi les arbres, qui semblent morts en hiver, ressuscitent soudain au printemps. Tu vis tout entouré de mystères. Eh bien, ces mystères dont les autres êtres vivent enveloppés sans chercher à les pénétrer, l’homme, qui est curieux et dont cette curiosité est la gloire, s’est proposé de les expliquer. Il a résolu d’arracher à la nature ses secrets. Il l’observe, il la guette, il l’épie, il s’est juré de le savoir. Voilà ce que c’est que la science et ceux-là les plus nobles, entre les fils des hommes qui ont, le plus, l’ardente passion de savoir. Charles Bigot Vendredi 1er juin

Etre bon

Par-dessus toute chose, soyez bons ; la bonté est ce qui ressemble le plus à Dieu et ce qui désarme le plus les hommes. Vous en avez des traces dans l’âme, mais ce sont des sillons que l’on ne creuse jamais assez. Vos lèvres et vos yeux ne sont pas encore aussi bienveillants qu’ils pourraient l’être. Une pensée aimable et douce à l’égard des autres finit par s’empreindre dans la physionomie et par lui donner un cachet qui attire tous les cœurs. Je n’ai jamais ressenti d’affection que pour la bonté rendue sensible dans les traits du visage. Tout ce qui ne l’a point, me laisse froid, même les têtes qu’inspire le génie ; mais le premier homme venu qui me cause l’impression d’être bon me touche et me séduit. Lacordaire

Samedi 2 juin

Les lois

Les lois nous procurent, nous conservent une foule d’avantages précieux. Qui songerait à le nier ? Elles nous garantissent la propriété des biens que nous avons reçu de nos ancêtres ou acquis par le travail. Elles nous assurent toutes les libertés qui font le citoyen et sans lesquelles nous ne serions que des sujets. Grâce aux lois du pays, nous jouissons de la sécurité nécessaire aux entreprises, de l’indépendance qui permet à chacun de déployer librement son activité. C’est par les lois que des écoles de tous les degrés se sont ouvertes à la jeunesse, que des institutions de bienfaisance viennent en aide aux déshérités de la fortune, que l’intégrité des frontières est défendue contre l’ennemi du dehors tandis qu’au dedans l’ordre est maintenu contre les perturbateurs. Mardi 5 juin

Le chemin de l’école

N’avez-vous pas été ingrats, mes chers amis, envers la maison hospitalière de votre enfance ? Vous l’avez peut-être délaissée C’est à l’école que votre esprit s’est fortifié, s’est meublé de connaissances utiles. C’est là que vous avez acquis peu à peu des habitudes d’ordre, d’exactitude, de travail ; c’est là, enfin, que vous aimiez à retrouver vos camarades, une seconde famille. Et cependant, un jour de la séparation, tous ces liens se sont rompus d’un seul coup. Vous avez quitté l’école sans tourner la tête, en fugitifs, et jamais peut-être vous n’avez cherché à la revoir. Laissez-moi croire que vous auriez quelque joie à revenir un instant, le dimanche, au milieu de tant de souvenirs, à reconnaître la place où vous avez bégayé vos premières lectures, à renouer conversation avec le vieux tableau noir où s’essayait votre main hésitante ...

Samedi 16 juin

L’ordre

L’ordre doit régner partout. On n’est jamais riche quand on n’a pas d’ordre ; on est rarement tout à fait pauvre, même dans le plus misérable ménage, quand l’ordre y règne. Ce qui est gâché, détruit ne profite pas ; si vous pouvez vous passer d’un objet, donnez-le, ne le perdez pas. L’ordre est à lui seul une beauté ; il fera du logement le plus modeste, un séjour riant tandis que le désordre fera du palais le plus somptueux un séjour désagréable. L’ordre ménage le temps, car on perd plus à chercher qu’à ranger. L’ordre ménage l’argent, car un objet utilisé avec soin durera dix fois ce que durerait un objet négligé. L’ordre conserve donc les fruits du travail et fait l’aisance d’une maison ; et c’est surtout aux femmes, mères, filles et sœurs, qu’il appartient de l’établir et de la maintenir ...

Mercredi 20 juin

La cuisson d’un poulet

Croyez-vous par hasard que la cuisine, même la plus commune, soit toujours chose aisée ? Par exemple, que de soins ne faut-il pas pour cuire un simple poulet ? Il faut le tuer, le plumer, le faire passer à la flamme d’un feu clair, l’ouvrir, le vider, le nettoyer. Il faut savoir le parer, retenir les ailes, prendre les pattes dans un fil, voir la meilleure tournure à lui donner. Ensuite il faut le garnir de bandes de lard, l’embrocher avec adresse, le placer devant un feu convenable, puis, pour lui faire prendre une belle couleur dorée, il faut saisir un temps propice, le tourner et le retourner souvent, ne pas laisser réduire la sauce, la verser à temps. En un mot, avoir soin que la cuisson soit égale de tous côtés ; deviner l’instant où le poulet est cuit à point pour l’enlever prestement et le servir sur un plat bien chaud ...

Vendredi 22 juin

Ordre et propreté

Qu’on ne voit jamais un trou, jamais une tache sur vos vêtements. Un tout petit trou se répare facilement. S’il s’agrandit il peut y faire passer la pelote et dépenser beaucoup de temps. On ne peut absolument pas éviter les taches, mais on doit toujours les faire disparaître. Ce qu’on ne doit jamais se permettre, c’est de remplacer l’agrafe, le bouton, le cordon par une épingle. Plus l’ajustement est riche et élégant, plus la nécessité de l’ordre parfait se fait sentir. Si modeste que soit une toilette, si pauvre que soit notre condition, ayons le souci de l’ordre et de la propreté. Où le luxe n’est pas permis, où l’aisance même ne saurait trouver place, doit régner un goût bien marqué pour la conservation et l’arrangement des choses ...

Samedi 23 juin

L’amour de la patrie

Notre premier devoir envers la patrie, et ce premier devoir n’est pas difficile à remplir, c’est de l’aimer. Comment ne l’aimerions-nous pas ? Tout nous plaît en elle : ses villes et ses campagnes, les monuments anciens et modernes dont elle est ornée, les grandes cités qui font son orgueil, les riches pâturages, les champs féconds, les précieux vignobles, les vallons, les plaines, les montagnes, les fleuves, les forêts, le ruisseau qui court dans la prairie, le pic neigeux qui monte dans la nue, les plages, les ports, les landes. Nous sommes fiers de son passé, de ses gloires, de son génie, de son activité, de son industrie, de ses richesses. Nous préférons, à tous les autres peuples, ce peuple de France dont le caractère, le langage, la tournure d’esprit sont enviés ...

Lundi 25 juin

La camaraderie

A l’école, il est naturel que vous alliez d’abord vers ceux qui vous plaisent, vers ceux que les mêmes goûts rapprochent de vous. Vous trouverez peut-être parmi eux des amis auxquels vous resterez attaché pendant le reste de votre vie. Rien de plus doux et de plus sure qu’une amitié d’enfance contractée sur les bancs de l’école ; mais si vous avez le droit de montrer des préférences, n’oubliez pas qu’elles ne vous dispensent point de témoigner à tous vos camarades une égale bienveillance. Ne soyez dur pour aucun d’eux. S’ils vous demandent un service, tendez-leur fraternellement la main. En effet, les écoliers d’une même classe sont comme les enfants d’une même famille ; ils se doivent une mutuelle assistance. Mézières

Une rédaction :

Ce 25 juin 1900, à St Jean de Boiseau, comme partout ailleurs, c’est la fin de l’année scolaire ; pour Anna, c’est aussi la fin de sa scolarité chez les sœurs de St Gildas des Bois ; ses parents n’ayant pas les possibilités financières pouvant lui permettre de poursuivre ses études au-delà de cette scolarité, elle s’orientera, comme beaucoup de ses amies vers un apprentissage de la couture. Mais avant cette vie nouvelle, une épreuve importante lui reste à franchir : le Certificat d’Etudes Primaires. Je ne peux en guise de bouquet final, me priver du plaisir de coucher sur ces feuilles sa dernière rédaction avec bien sûr pour support ce fameux certificat. Au travers du ton employé, de la tournure des phrases et du style pratiqué, comment ne pas, l’espace d’un instant, sentir comme le parfum suranné de ces " petites filles modèles " chères à la comtesse de Ségur.

Vendredi 22 juin 1900

Sujet : Votre tante vous a promis un cadeau si vous obteniez le certificat d’études. Or, vous venez de passer cet examen et vous êtes reçue. Vous lui écrivez pour lui annoncer cette nouvelle, et lui dites ce que vous désirez. Donnez les motifs de votre préférence.

Chère tante Je le tiens enfin ce fameux certificat d’études qui m’a donné tant de peines et de soucis ! Aussi, c’est avec un vif plaisir que je viens, aujourd’hui, vous annoncer cette bonne nouvelle. J’avais bon espoir, car je m’étais bien appliquée cette année surtout ; mais il faut si peu de choses parfois pour échouer à un examen que mon cœur battait bien fort quand je me suis présentée devant les examinateurs. La satisfaction de tous ceux qui m’aiment me paie largement de tous mes efforts ; cependant, chère tante, je n’oublie pas votre promesse, et, avec votre permission, je vous la rappellerai. Vous m’aviez promis, si j’obtenais le certificat d’études de me donner ce qui me ferait plaisir, et mon choix est depuis longtemps fixé. Abuserai-je de votre bonté, si je vous demandai une petite montre en argent, dont j’ai la plus grande envie ? Une montre n’est pas positivement un objet de luxe ; elle est très utile. C’est elle qui règle notre emploi du temps. Avec une montre, pas de prétexte pour être inexacte, et en la consultant on fait chaque chose en son temps. J’espère, chère tante, que vous accèderez à mon désir. En le réalisant, vous me rendrez très heureuse. Votre nièce affectionnée et respectueuse.

Anna

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