Des pontonniers à la Bérézina


1812 : Napoléon bat en retraite durant la campagne de Russie. Ses troupes arrivent devant la Bérézina. Il faut passer le fleuve, deux ponts seront construits qui permettront aux restes de la Grande Armée de la franchir et ... seront détruits aussitôt après. Deux boiséens étaient là, dont l’un fait prisonnier par la suite rentra à pied de Russie. Qui étaient ces deux hommes ?


1938, on se souvient subitement :

La gazette religieuse de cette époque, dénommée « La voix du vieux clocher », dans son numéro du 13 mars attire l’attention des boiséens sur une affaire qui remonte à ... 126 ans. L’article est intitulé : Quel est le lecteur qui nous dira le nom du vieux grognard ? Il est ainsi libellé : « Dernièrement "l’Echo de la Loire" a publié un article fort intéressant : c’est le retour en France d’un nantais prisonnier en Russie, un sergent-major du nom de Joseph Martin qui fut libéré quelques jours après la chute du premier Empire.
Ce sergent-major, intelligent, débrouillard avait amassé un petit pécule pendant sa captivité en donnant des leçons de français. Grâce à ce pécule, il se disposait à prendre la diligence pour rentrer au pays. Au moment du départ il fit une rencontre, celle d’un autre grognard libéré comme lui qui était aussi du pays nantais, mais ne pouvait revenir, faute d’argent.
Joseph Martin fit un calcul : la somme qui lui permettait de voyager en diligence pouvait suffire aux frais du voyage des deux hommes s’ils allaient à pied. Sans hésiter, il offrit son aide au compagnon dans la détresse et les voilà tous deux, arpentant la route. Ils voyagèrent ainsi des jours, des semaines à travers les steppes désolées de la Russie, les mornes campagnes des pays allemands, traversèrent enfin toute la France et ensemble arrivèrent au pays de Nantes ! Et le plus admirable n’est peut-être pas encore la générosité du sergent-major, mais sa modestie : pourquoi il revenait à pied ? Il n’en souffla mot à personne ! Sa femme elle-même ne sut que deux ou trois ans plus tard la charité magnifique de Joseph Martin et elle l’apprit de la bouche de son compagnon de voyage ! Monsieur Julien Ozillac, descendant du modeste héros, a conté son admirable œuvre.
Mais qui était l’heureux compagnon de voyage du sergent-major qui bénéficia de sa générosité ? Il était de Saint Jean de Boiseau. Peut-être y a-t-il quelque descendant qui connaîtrait son étonnant voyage et nous dirait le nom du vieux soldat ? ».
Si très vite, l’on sut à St Jean que Louis Averty avait été dans ce cas, le dimanche suivant 20 mars, un second nom apparaît : Augustin Thabard, lequel est le bon ?
Deux semaines plus tard, la même gazette rapport un autre fait concernant ce second rescapé. Pontonnier du général Eblé, il avait travaillé au pont de la Bérézina, avait eu les pieds gelés et connut ensuite les affres de la condition de prisonnier de guerre. Il rentra chez lui après bien des années complètement épuisé et très vieilli, à tel point que sa mère ne le reconnut pas et l’aurait invité à retourner d’où il venait. « Douloureusement blessé dans son affection, le fils se souvint d’un signe qui le ferait sans doute reconnaître :
- Ma mère, dit-il, vous rappelez-vous qu’autrefois vous me disiez souvent : quand tu seras grand tu seras difficile à chausser avec tes "ortâs" mal faits !
Et il lui montra un pied dont les doigts se chevauchaient les uns sur les autres.
- Mon fils, s’écria-t-elle, tu ne serais tout de même pas retourné comme ça en Russie ».

Retraite de Russie ... et Bérézina

C’est le 15 septembre 1812 que la "Grande armée" entra dans Moscou après plusieurs victoires. Napoléon pensait y ravitailler ses troupes et y passer l’hiver mais dans la nuit du 15 au 16, le feu fut allumé sur les ordres du gouverneur Rostopchine. En quelques heures, Moscou ne fut plus qu’un immense brasier.

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la bataille de Moscou par Louis-François Lejeune

Isolé au cœur de la Russie, à l’approche de l’hiver, l’empereur avait envoyé au tsar des propositions de paix. Napoléon dans une ville incendiée attendit jusqu’aux premiers jours d’octobre une réponse qui ne vint pas. « Il était impossible à une armée de vivre dans un pays à moitié brûlé, mis au pillage et qui n’offrait aucune ressource. Il fallait absolument quitter ce camp de misère » témoigna le chroniqueur Philippe de Ségur. Il continue à décrire ainsi la situation : « En cette année 1812, l’hiver fut d’une rigueur excessive. - 30° de froid ! Nos soldats épuisés de fatigue, mal nourris, mal vêtus, mouraient par milliers. Les routes étaient jonchées de cadavres d’hommes et de chevaux que la neige recouvrait d’un blanc linceul. Les canons, les munitions étaient abandonnés. Des cosaques, des colons servant dans la cavalerie en échange de leur terre, poursuivaient notre arrière-garde et tuaient les traînards pour les dévaliser ».
L’armée en retraite atteignit la Bérézina pour la franchir. elle avait espéré que la rivière serait gelée pour pouvoir passer sans encombre sur la glace mais le dégel avait transformé la rivière en un cours d’eau de glaçons mouvants.
Philippe de Ségur continue : « C’est à la Bérézina que les pontonniers entrent dans la légende. Le 25 novembre 1812, vers cinq heures du matin, le général Eblé qui commande les équipages de pont de l’armée arrive à Borisov. Il dispose de sept compagnies de pontonniers, soit environ 400 hommes. Le matériel indispensable au succès d’une opération dont dépend le sort de l’armée est arrivé grâce aux soins du général Eblé qui a eu, à Smolensk, la précaution de faire prendre à chaque pontonnier un outil, quinze ou vingt grands clous et quelques clameaux. Le lieu de passage est choisi : en ce point, la Bérézina mesure environ 110 m de large ; sa profondeur maximum varie de 2m à 2,30m. Le courant est peu rapide mais le fond de la rivière est vaseux et inégal. Les bords sont marécageux et de la glace apparaît au fil de l’eau. Les pontonniers se mettent à l’œuvre le 25 novembre 1812 à 5 heures du soir. Des maisons sont abattues pour pouvoir fournir le bois nécessaire. Le 26 novembre, deux ponts distants d’environ 200 m sont lancés. Celui de droite est terminé à une heure de l’après-midi.
Les pontonniers doivent travailler avec de l’eau jusqu’aux aisselles "l’eau gelait et il se formait autour des épaules, de leurs bras, de leurs des glaçons qui, s’attachant aux chairs leur causaient de vives douleurs. Ils souffraient sans se plaindre, sans en paraître même affectés, tant leur ardeur était grande" (Thiers). Le même jour, le pont de gauche destiné aux voitures est terminé vers quatre heures. Malheureusement trois ruptures se produisent. Les hommes sont harassés. Eblé donne l’exemple en se jetant lui-même à l’eau. Le général et ses pontonniers ont réussi ce jour-là à sauver les 50 000 hommes de la Grande Armée ».
Dans la matinée du 29, Eblé incendia les ponts empêchant toute poursuite ennemie. Le 30 novembre au matin, il ne restait plus sur la rive gauche que l’arrière-grade commandée par le maréchal Ney. Des milliers d’hommes se noyèrent ou restèrent prisonniers des russes. La guerre de Russie avait coûté plius de 300 000 hommes.

Joseph Martin, le sergent-major :

L’écho de la Loire en date du 23 janvier 1938 nous apprend que cet homme est né près de Clisson dans la paroisse de Cugand le 17 décembre 1785. Il entra dans l’infanterie le 30 janvier 1807 au 35ème régiment de voltigeurs et rejoignit très vite la "Grande Armée" en Prusse orientale et y fut blessé pour la première fois au pied gauche lors de la bataille de Friedland, le 14 juin. Il fut nommé caporal le 15 avril suivant et à la bataille de Wagram (6 juillet 1809) fut blessé à la tête et à la cuisse gauche. Un mois plus tard, il coud ses galons de fourrier.
« Son capitaine était alors un capitaine courageux mais complètement illettré. Il lui demanda d’établir une liste d’officiers et sous-officiers de sa compagnie méritant la Légion d’Honneur et de mettre son nom, Joseph Martin, en tête. Malheureusement, la sergent-major, trop modeste, ne le fit pas et son chef envoya la feuille sans contrôler, ni réparer l’oubli ».
En septembre 1812, il reçoit sa quatrième blessure, cette fois c’est un boulet qui le frappe au côté gauche.
Le 13 octobre, il est de nouveau blessé lors d’une rencontre avec des cosaques : « Cerné par eux, il se défendit farouchement, malheureusement un coup de lance à la main droite le désarma et il tomba à plat ventre sur le sol où il fut cloué par trois autres coups de lance dans le bas du dos ». Il fut fait prisonnier et passa l’hiver dans les geôles russes où il eut le bras droit gelé. Il put toutefois, par la suite, bénéficier de circonstances moins cruelles. Son érudition reconnue, il put donner des leçons de français dans les familles aristocratiques qui le rémunérèrent pour cela. Son pécule lui permit de revenir en France à sa libération.
En septembre 1815, il s’établit à Nantes comme marchand drapier. Marié le 20 avril 1819, il décédera à Nantes le 22 octobre 1824.

Louis Averty

Né le 15 septembre 1790, Louis Averty subit la levée des classes. Il tira le n° 32 et fut contraint d’exercer son service militaire. En six années de service, il déclara avoir participé à 7 campagnes.
Enrôlé dans les pontonniers du général Eblé, il participa donc au passage de la Bérézina et put traverser la rivière. Affecté ensuite sous le commandement du général Rapp, chargé de défendre la ville de Dantzig, il sera nommé Caporal le 16 juin 1813. Après la capitulation de l’armée, il fut fait prisonnier en janvier 1814.
Après plusieurs mois de captivité, il rentra de Russie à pied avec Joseph Martin et revint à St Jean le 8 janvier 1815. D’abord laboureur, puis arpenteur, il sera nommé en 1831 adjoint par le Préfet mais n’y restera que très peu puisque en 1832, il n’occupe plus cette fonction. Il faudra attendre 1838 pour le retrouver comme ... second-adjoint et 1843 comme maire jusqu’en 1846 où le Préfet le contraindra à démissionner : « J’ai pensé que les circonstances impérieuses dans lesquelles nous nous trouvons m’imposent le sacrifice de renoncer à vous continuer le mandat dont vous me paraissez digne ... Le zèle et le dévouement dont vous m’avez donné des preuves m’étaient un sans garant de vos bonnes dispositions pour l’avenir ... J’ai cru devoir céder à des considérations plus puissantes encore ». En fait, il lui était reproché d’être trop souvent absent de la mairie pour raisons professionnelles. Le futur Napoléon III, Président de la République en 1848, décerna des distinctions honorifiques aux anciens combattants de son oncle. Louis Averty se voit décerner, en février 1851, le titre de Chevalier de la Légion d’Honneur. En 1858, il recevra également la médaille de Ste Hélène. Toujours élu au conseil municipal comme simple conseiller jusqu’en 1865, il s’éteindra en août 1875. La maison qu’il habita toutes ces années à Boiseau se trouve aux 15 et 17 rue de la Perche. Sur la façade, on y lit la mention : « La Bérézina ».