Le commissaire Saint


Surveiller la population mais aussi permettre la mise en place de la nouvelle administration que la Révolution apportait avec elle, tel était le rôle du Commissaire Saint, envoyé en poste dans le canton du Pellerin en 1789.


Le personnage

Natif d’Auray dans le Morbihan, Saint était né vraisemblablement en 1746. Haut de 5 pieds 5 pouces, soit 1,76 m, il disposait d’un visage assez ordinaire si ce n’est qu’il était affublé d’un appendice nasal et d’un menton dont réciproquement grosseur et longueur méritèrent une mention spéciale sur la description qui nous en est parvenue. Ajoutez à cela qu’il était borgne de l’œil gauche, en somme peu de choses pour passer inaperçu en ces temps où il n’était pas de bon ton de trop se faire remarquer.
Il viendra durant la Révolution sur le canton du Pellerin comme commissaire. Sa fonction ne doit pas être comprise comme celle d’un fonctionnaire de police mais plutôt comme celle de quelqu’un qui est COMMIS à une tâche. Celle de Saint consistait à surveiller la population mais aussi et surtout à permettre la mise en place de la nouvelle administration que la Révolution apportait avec elle. Il avait donc un rôle de liaison avec les autorités départementales et locales, rôle qu’il assuma pleinement. Il arrivera en juin 1789 au Pellerin (3 kilomètres de St Jean), le quittera lors des évènements de 1793 pour y revenir un peu plus tard lorsque le calme sera revenu. C’est à partir de cette époque qu’il assumera sa charge de commissaire pour le canton.

Sa rigueur

Arrivé en juin 1787 au Pellerin, il clamera haut et fort en novembre 1799 qu’il était un « entêté qui ne veut pas fuir parce que je suis ou ami des mécontents ou que je suis fou, ne craignant pas de mourir », ce qui ne l’avait pas empêché lors de la révolte de mars 1793 de se réfugier à Nantes et de n’en revenir qu’en Frimaire de l’an IV soit en novembre-décembre 1795 investi de ses pouvoirs.
Il semblait pourtant être un homme de caractère qui n’hésitait pas à contrer, malgré les risques qu’il encourait, tout ce qui n’allait pas dans le sens qu’il croyait être le bon. Il écrira lui-même « on vient alarmer ma femme, en lui rapportant qu’on veut m’assassiner, je n’en vais pas moins seul dans la campagne, je ne vois rien, on ne me dit rien : je ne suis pas facile à intimider ; si cela arrive cependant, je demande les honneurs au procès-verbal ». Homme d’une certaine culture pour l’époque, il a un style parfois un peu lourd et commet cependant un certain nombre de fautes d’orthographe, certaines systématiques, ce qui montre quelque insuffisance. Cela ne l’empêche pas de placer parfois une ou deux locutions latines dans ses courriers. « In vino veritas » écrira-t-il à propos d’un homme qu’il qualifie de scélérat (le mot est coutumier à l’époque) et qui, estime-t-il sans doute, rend un culte trop assidu et trop dévot à Bacchus. Ou bien encore, mis en cause par les plus hauts responsables pellerinais, il défendra avec emphase sa cause et ne craindra pas de terminer sa prose lyrique par un splendide « Unguibus et rostro pro patria pugnabo ». Les pages roses du Petit Larousse nous aident à comprendre qu’il voulait tout simplement combattre vigoureusement pour sa patrie, « Unguibus et rostro »signifiant « du bec et des ongles », « Pro Patria » ne laissant aucun doute et « pugnabo », c’est dire sa pugnacité : combattre.
D’une grande rigueur, il n’hésitait pas à dénoncer systématiquement tout ce qui lui paraissait blâmable, il avait également un sens de la justice assez poussé. Ainsi s’il avait vigoureusement condamné les premiers révoltés de 1793 qui l’avaient fait fuir, il reconnaissait à ceux qui avaient fait leur mea-culpa des droits parfaitement identiques aux patriotes qui avaient soutenu la Révolution à la seule condition qu’ils n’aient pas repris les armes lorsque Charette recommença la lutte. Les habitants de Cheix qui s’étaient insurgés comme tout le pays de Retz lors de la levée des trois cents milles hommes rentrèrent chez eux après la paix de La Jaunais. En mars 1796, le commandant de la troupe basée à Port St Père leur réclama 34 fusils. Ceux-ci qui avaient déclaré ne détenir que 15 armes à feu et qui les avaient remises à l’administration quatre jours auparavant protestèrent de leur bonne foi. Las, ce militaire, critiqué par Saint pour cette action, confisqua 23 paires de bestiaux dans cette petite bourgade après avoir forcé toutes les serrures pour perquisitionner - 3 fois en une semaine - et annonça à la population qu’elle ne retrouverait son bétail que lorsque les armes seraient remises. Saint prendra la défense des brimés en rappelant que ces derniers, s’ils avaient commis une première erreur, étaient désormais rentrés dans le droit chemin et devaient bénéficier du soutien des autorité départementales.
Il n’hésitera pas à cette occasion à faire le parallèle entre cette petite bourgade et Rouans dont les mutins de la première heure avaient repris les armes en même temps que le chef vendéen. Cette dernière écrit-il à propos du commandant de Port St Père pourrait lui donner « tant d’occasion de satisfaire son goût pour les expéditions militaires et reste tranquille pour les rebelles et inaccessible aux lois et patriotes ».
Un autre exemple de sa rigueur est montré par l’anecdote suivante. Mis en cause une fois de plus par les responsables pellerinais, il contre-attaque, se plaint et écrit au département en ces termes : « Vous devez accélérer l’expédition de ma plainte, poursuivre les coupables, soit moi ou mes calomniateurs sans quoi les agents du gouvernement tomberont dans le mépris et l’impunité rendra leur sûreté personnelle sujette à toute espèce d’insulte. Je vous serais obligé d’en écrire au Directoire car je n’ai écrit qu’au citoïen ministre de l’intérieur à qui j’ai remis enfin une plainte. Je suis l’homme du gouvernement, il doit me punir avec la plus grande rigueur si je suis coupable mais me soutenir avec force quand je m’acquitte exactement de mon devoir ».

Son sens de la justice

La guerre de Vendée avait amené bien des destructions sur le plan local, notamment au Pellerin dont les différents moulins étaient hors de service. Son sens de la justice lui fera demander au département de prendre en charge la réfection des deux moulins de Binet de Jasson dont les biens avaient été saisis puisqu’il avait émigré pour que la population locale puisse continuer à moudre son blé sans avoir recours à des meuniers parfois éloignés de trois lieues et qui exploitent à fond la situation en retenant pour salaire le quart de la production alors que la norme de l’époque n’était que du seizième.
Mais là ne s’arrête pas sa conviction à défendre parfois ses concitoyens. Les administrateurs du Pellerin ayant été sévèrement critiqués par les instances départementales pour ne pas exercer correctement leurs fonctions, il prendra la défense de ceux que dans d’autres occasions, il vitupère vigoureusement. Il plaidera la cause des membres de la municipalité qui trouvent leur excuse « dans la conduite des municipalités limitrophes qui n’agissent et ne font nul cas des lois, arrêtés et réquisition leur fait de coopérer à l’exécution des lois. Elle est pardonnable à des hommes qui aïant tout sacrifié et perdû pour la Révolution se doivent tout entier aux besoins urgens de leur famille ». Ainsi si les pellerinais souffrent ces critiques, que devrait-on dire des habitants de Boiseau qui « n’a encore rien fait si ce n’est une assemblée pour nommer agent municipal et son adjoint deux déserteurs de la marine) contre les lois ! ».
Comble d’audace, cette commune « a refusé malgré votre réquisition 1° l’état du tiers des citoïens qui sont éloignés d’avoir perdu par l’insurrection et sont riches afin de ne pas participer à l’emprunt forcé. 2° Ont refusé l’état des jeunes gens de la première réquisition, parce que tous ces jeunes gens ont désertés, et que tous ses habitants, surtout les membres de la municipalité, ont donné refuge à ces déserteurs. 3° Elle ne veut donner l’ état des chevaux propres au service militaire, c’est cependant la seule du canton qui ait des animaux de cette classe. 4° elle ne donne pas enfin l’état des matelots qui sont rentrés avec congé oû sans congé parce que tous les jeunes gens sont dans le cas d’être dénoncés à la gendarmerie ».

Ses émotions

Saint, homme de rigueur, qui s’attira de nombreuses inimitiés dans la région était toutefois aussi un homme de cœur car il savait s’émouvoir lorsqu’on trouvait un cadavre sans tête à la Porcherie, le ventre ouvert, les intestins épars et les bras coupés, lorsqu’une jeune mère au Grand Chemin tuait son nouveau-né ou encore lorsqu’un enfant de moins de huit ans assomma à coups de pierres et de bâton son compagnon de trois ans « d’une manière si cruelle qu’il n’est aucune partie du corps qui ne soit couverte de très fortes contusions » et dont « le maltraitement l’avait rendu méconnaissable, même à sa mère », « l’assassin croïant sa victime morte la traîna dans un fossé, l’y cacha dans des épines et feuillages, et retourna chés lui tranquillement emportant les hardes de l’assassiné ... J’ai interrogé l’assassin, écrira-t-il, qui n’ a pas nié son action, mais je n’ai pû tirer de lui aucun motif, et raison qui l’ait conduit à une pareille action, et même je n’ai vû en lui aucune démonstration de repentir ....
Pour moi jecrois que l’assassin qui a connu avec son père le brigandage a voulû exercer des scènes d’horreur dont il a été témoin ».